Le Phare dans la tempête

La fanfare du Phare est passée: surprise, étonnement, ravissement, déception, colère. On dit de lui qu’il est hideux, laid, emballant, inadapté, magnifique, très beau, acceptable, une verrue, décalé… Il semble depuis quelques jours que tous les qualificatifs se prêtent à la description du nouveau projet du Groupe Dallaire, un projet qui a la force de ne laisser personne indifférent.

Bien qu’il suscite des discordances, il est toutefois rassurant de voir un promoteur privé être prêt à investir 600 millions$ à Québec. Les critiques formulées par la quasi totalité des gens du milieu de l’architecture et de l’urbanisme ne s’adressent pas contre M. Dallaire qui est, pour l’avoir rencontré à quelques reprises, un très chic type. La maquette présentée ne tient tout simplement pas la route. Il ne faut pas pour autant la rejeter en bloc. Il faut ouvrir la possibilité de la revoir et de l’enrichir par le dialogue. Ce dialogue s’effectuerait à travers un processus de développement cohérent tenant compte de tous les aspects qu’un tel projet interpelle, que ce soit l’environnement, les transports collectifs, l’architecture, l’impact urbain et économique. La discussion doit se tenir d’un côté avec la population, mais aussi avec les architectes et les urbanistes de la ville qui travaillent depuis de nombreuses années à assurer une cohésion au développement. Il doit y avoir une ligne directrice, un tracé clair des objectifs de développement du secteur afin de bien intégrer ce faramineux projet dans son milieu. Bien sûr, ces objectifs de développement avaient tous été discutés et intégrés dans le Plan Particulier d’Urbanisme (PPU) en 2013. Il n’y a aucun problème à ce que cet outil indispensable puisse continuer à évoluer pour intégrer des nouvelles données formulées par le bureau de la mairie.

À la trentaine d’architectes à qui j’ai demandé leur opinion sur le projet, qu’ils soient vieux, jeunes, qu’ils travaillent au gouvernement, à la ville, ou dans l’un des nombreux bureaux  privés d’architecture et d’urbanisme, tous rejettent sans hésitation ce projet dans sa forme actuelle. Cette unanimité au sein des protagonistes du milieu architectural et urbain et cette conviction partagée de l’importance de la qualité du cadre bâti démontrent clairement la volonté des professionnels de développer une ville fière, une ville équilibrée, une ville qui a de la personnalité. Elle n’a rien à faire des idées empruntées à Dubaï et au Rockefeller Center, malgré leurs qualités propres.

Des édifices à vocation similaire peuvent prendre des formes très différentes en fonction des priorités formulées par son commanditaire et par les exigences règlementaires en place. La conception d’un projet se fait à travers ses contraintes. Elles viennent dicter les balises de construction. C’est avec de telles contraintes que les meilleurs projets voient le jour. Concevoir un bâtiment qui plaira à tout le monde est une tâche chimérique et un raccourci vers l’échec. Plus la commande est spécifique, plus les contraintes opposent des défis, et plus la richesse architecturale est grande.

Pour certains de mes confrères qui comme moi ont été abasourdis par le projet du Phare proposé cette semaine, les éléments les plus discordants sont la hauteur de la tour et l’arrimage du projet avec son tissu urbain, l’architecture devenant secondaire puisque subjective. Mais subjective, l’est-elle vraiment? Dans le contexte du projet présenté, outre l’urbanité du lieu et la hauteur de la tour, l’architecture serait peut-être de moindre importance si le bâtiment ne forçait pas une présence démesurée. Car c’est celle-ci qui nous affligera et nous imposera son absence de cohésion architecturale pour les 50 prochaines années. Parce qu’il ne faut pas se leurrer: avant de remplir les nombreux terrains vacants, de mettre à jour les bâtiments désuets pour que ce secteur devienne ce qu’il n’est pas encore, un centre-ville, il faudra beaucoup de patience et de bonnes nouvelles économiques.

Une ville ne se bâtit pas à la va-vite. Une ville ça se planifie, ça évolue. Ça se dessine autour de projets structurants. Québec a aujourd’hui une belle occasion d’en développer un. Pour l’instant il manque un élément essentiel à ce projet: la qualité.

Le projet du Phare a été présenté avec l’épithète d’audacieux. Ma première réaction: une forte déception induite justement par ce manque d’audace. Mise à part la hauteur qui en soi est un geste fort, le projet n’a rien d’audacieux. Il est plutôt très conservateur dans son langage architectural, étant déjà largement dépassé et issu d’une autre époque.

Le rapport de la tour au sol est difficile, le projet est lourd et massif. La tour qui aurait pu être beaucoup plus effilée est mal proportionnée. La place publique est enclavée dans une multitude de bâtiments d’une trentaine d’étages qui l’étoufferont. Enfin, le rappel de la voile à son sommet est très ringard et a déjà été utilisé à toutes les sauces. Québec est déjà bien représentée par son logo. Nul besoin d’en faire un rappel mal affirmé sur son plus haut sommet. Québec est autre chose qu’un voilier.

Le Phare aurait été inspiré du Burj al Arab à Dubaï? Soit. Ce dernier est effectivement un rappel de voilier, sauf qu’il a la pertinence de son geste. Il est construit dans l’eau, les mats qui partent de la pointe jusqu’au sol constituent la structure du bâtiment. Tout adhère au concept. En voulant imiter le couronnement de cet édifice, le Groupe Dallaire a misé sur une décoration sans intérêt ni utilité.

Sur ce projet tout est emprunté: le nom, le logo, son couronnement, sa place publique avec patinoire et sapin de Noël. Les Québécois ont démontré à de nombreuses reprises et dans différents domaines leurs forces créatives, leur goût d’innover et d’être chefs de file mondial. Avec ce projet, Québec a plus l’air du dernier de classe qui suit plutôt que de s’affirmer comme modèle. Le projet suscitera une plus grande adhésion s’il est repensé à travers une démarche créative élargie. Un concours d’architecture ouvert, qu’il soit planifié de façon régionale, nationale ou internationale, permettrait une ouverture au dialogue. Il aurait comme effet collatéral une diffusion à grande échelle. L’engouement d’un tel concours auprès de la communauté architecturale et le grand public apporterait une solidarité autour du projet et le rêve du maire de marquer le territoire serait du même coup exaucé.

Claude Fugère, architecte
Fugère Architectes